Eglises Protestantes Réformées dans la Caraïbe

Message du pasteur Christian BOUZY, lors des cultes de rentrée en Guadeloupe et Martinique en septembre 2016 après la lecture de l'évangile de Luc 14 versets 25 à 33 :
ChristianBouzy
Voici un texte intéressant pour un culte de rentrée, alors que nous prenons de nouvelles résolutions et que nous formons des projets pour l'année qui s'ouvre. Car d'une certaine manière, nous faisons partie de ces foules nombreuses qui font route avec Jésus et que Luc met en scène dans ce récit. Nous sommes venus à ce culte avec des motivations diverses et des attentes différentes, mais avec un même désir de faire route ensemble ; faire route les uns avec les autres ; faire route en compagnie des disciples à la lecture de ce texte ; faire route avec ce Jésus dont nous pressentons qu'Il peut nous aider à avancer…. Alors que nous faisons notre rentrée et que nous avons plein de projets en tête, qui concernent nos activités professionnelles, associatives ou notre famille, ou notre vie d'église.

Je pense par exemple à une réflexion partagée en conseil presbytéral il y a quelques jours : Quel peut être notre témoignage dans la société de Guadeloupe aujourd'hui ? et notre engagement ? En tant que protestants, qu'avons-nous à dire et à faire ? par ex face à la recrudescence de la violence dont on parle beaucoup ces derniers jours. Je suis sûr que tous nous avons tous plein d'idées, que ce soit pour notre propre avenir ou pour l'avenir de l'Eglise ou pour la société, car bien sûr, nous aimerions que les choses changent, qu'il y ait une prise de conscience collective, un retournement radical du cours de l'histoire … Alors oui, nous voici les uns comme les autres avec plein de projets différents. Et en même temps le désir de faire route ensemble à la suite de Jésus.
Et voici que justement, Jésus se retourne ; Il nous arrête dans notre course et il nous parle, comme il s'est retourné une 1° fois vers ses disciples pour interrompre leur marche…. Il ne veut pas qu'il y ait de méprise ! Il est important de dissiper des malentendus éventuels … Il est important d'interroger les projets et les désirs qui nous animent. Prendre le temps d'une halte avant de se mettre en chemin pour de bon. Et là, Jésus prononce des paroles…. qui surprennent !! En tout cas, ce n'est pas le discours qu'on attend d'un leader ou d'un chef de parti. Ce n'est pas très mobilisateur. On attendrait un appel retentissant, du style « allez les gars, allons-y avec enthousiasme, courage et détermination ! »

Au lieu de cela, Jésus prononce des paroles plutôt rudes, presque décourageantes à la 1ère lecture.
« Si quelqu'un vient à moi, et ne me préfère pas à son père sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères ses sœurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple ! » Oui, ce sont des paroles à la fois difficiles à entendre et paradoxales :

En effet, elles appellent à un engagement radical à la suite de Jésus : Il est question de rupture et de renoncement. Jésus semble exiger un changement radical de vie. Cela ne signifie pas pour autant qu'il veut mettre en place un programme de radicalisation, à la manière des djihadistes de l'Etat Islamique qui incitent à haïr le monde et même sa propre famille. Ici, Jésus demande de rompre avec un certain nombre de dépendances familiales ; habitudes et mode de vie qui entravent la liberté et empêchent de s'engager vraiment. Le chemin proposé n'est pas facile, loin de là ; il exige un travail sur soi, il implique un engagement de toute la personne ; Il nécessite des choix et donc forcément des renoncements. C'est un engagement qui coûte…dirait-on aujourd'hui.

Cependant, l'évangile de Luc introduit ici d'autres paroles de Jésus et qui viennent faire contrepoids à la radicalité de ces 1ières paroles, ce qui donne une impression un peu paradoxale où on ne sait plus très bien sur quel pied danser. D'un côté Jésus insiste sur le fait que l'Evangile est un engagement exigeant. Et de l'autre, il suggère de faire avec les moyens du bord, en étant conscients de nos possibilités mais aussi de nos limites ; c'est le sens de ces deux petites paraboles : celle de l'artisan qui, avant de construire une tour, s'assied pour calculer la dépense, faire un budget prévisionnel et s'assurer qu'il dispose de ressources suffisantes …Puis la parabole de ce ROI qui s'assied aussi pour réfléchir et évaluer les forces de ses troupes avant de partir en guerre contre son adversaire. Appel à la sagesse et au bon sens pour éviter de se lancer dans des entreprises périlleuses et qui se solderaient par un échec. Vous l'entendez bien, il y a une différence de tonalité, entre d'un côté cet appel à tout quitter et à partir sans rien qui nous retienne en arrière ; et de l'autre cette invitation à s'asseoir pour peser le pour et le contre. Il convient de se lever et de se mettre en route mais il est bon aussi de s'asseoir. Il y a comme un équilibre à trouver entre la mobilité et la pause. De même que dans une randonnée, il est bon d'interrompre la marche par des haltes salutaires pour se ravitailler se reposer. Ainsi, les deux sont nécessaires : être en marche ; et de temps en temps s'asseoir.

S'asseoir, répondrez-vous mais pour faire quoi ? Ici, il ne s'agit pas simplement de se reposer mais aussi de méditer. Et plus particulièrement méditer sur nos limites. A la suite du bâtisseur de tour et du roi, faire le point sur nos ressources bien sûr mais aussi sur nos limites et donc sur nos impossibilités.

Cela me rappelle cette parole d'une amie qui nous invitait à ne pas oublier notre condition :« Nous sommes à la fois le regard dans les étoiles et les pieds dans la boue. » Nos projets s'accrochent à une utopie (un horizon vers lequel on tend même si on sait qu'on ne peut l'atteindre ) ; mais ils doivent aussi prendre la mesure des réalités qui sont les nôtres. Attention à la folie des grandeurs ! Attention aux ambitions démesurées qui parfois colorent nos projets ! Nous entendons parfois que ceux qui n'ont pas d'ambition n'iront jamais très loin. Mais pour ma part, dans ce récit j'entends aussi Jésus interroger nos ambitions et ce qui les motive. Certaines ambitions débouchent sur des actions tout à fait importantes, mais d'autres ne mènent nulle part, parce qu'elles ne tiennent pas compte de la réalité. Certaines ambitions restent des rêves sans lendemain. Nous avons chacun des exemples de personnes dont l'ambition était tellement grande qu'elle n'a débouché sur rien de constructif. C'est qu'il se cache parfois dans nos ambitions les plus secrètes des rêves de toute puissance qui sont si prégnants que nous ne voyons plus la réalité en face. Trop obnubilés par nous-mêmes, nous en perdons la lucidité sur nous-même et sur le monde. Ainsi, ce n'est pas l'utopie qui est en cause, bien au contraire. C'est elle qui nous fait avancer et Jésus ne cesse de nous en donner dans toutes les pages de l'Evangile. Ce n'est pas l'utopie, mais plutôt ce désir de toute puissance, cette volonté de tout décider qui parfois nous anime.

Et dans notre texte, il y a une expression centrale qui dit cela. Vraisemblablement une expression qui est importante pour Luc puisqu'elle se trouve au moins à deux endroits, Jésus appelle aussi chacun à
« Porter sa croix pour venir à sa suite ». Et il ajoute cette phrase –clef : « Quiconque voudra sauver sa vie la perdra, mais quiconque perdra sa vie, la sauvera… » et l'on comprend ainsi ce que signifie; porter sa croix ; c'est accepter un lâcher prise ; c'est accepter que notre vie nous soit donnée sans que nous maîtrisions tout ; c'est consentir à la perdre de nos mains pour la recevoir des mains d'un autre. C'est accepter que notre existence humaine soit marquée par des limites et par des impossibilités,
mais en sachant que c'est avec ces limites et de ces impossibilités que Christ nous met en route à sa suite.

Alors, la radicalité de l'Evangile c'est d'abord cela ; renoncer à se faire un nom au travers des projets que nous mettons en œuvre ; renoncer à redorer notre blason, et par là même aussi ; renoncer à être des héros de la foi. Et tant pis si nous devons renoncer à certains projets trop grands ! Tant pis ou plutôt tant mieux parce qu'il nous sera donné de vivre autre chose. Oui La rudesse de l'Evangile, c'est de consentir à des petits pas plutôt que des coups d'éclat extraordinaires. Car l'enjeu n'est pas d'en mettre plein la vue, mais de faire avancer l'histoire dans le sens qui nous semble le meilleur, chaque fois que cela est possible. Le but n'est pas de travailler à notre grandeur, mais de contribuer à un monde meilleur, modestement et autant que faire se peut.

Mais comprenez bien, ce n'est pas une leçon de morale qui nous est donnée là. C'est bien plutôt une bonne nouvelle qui retentit. C'est l'exigence de l'Evangile dans ce qu'il a de plus radical. Parce que je me sais aimé de Dieu et accueilli inconditionnellement par lui, parce que je sais qu'il m'appelle à sa suite tel que je suis, avec mes compétences et mes faiblesses, alors je n'ai plus besoin de faire mes preuves, alors je suis dépréoccupé de moi-même. Et je peux être disponible aux autres, discerner leurs besoins, leurs attentes, être attentif à l'actualité de mon quartier de mon pays, évaluer sereinement mes possibilités et mes limites. Que ce soit dans les activités de l'Eglise comme dans mes autres engagements citoyens.

Oui, je marche à petits pas…Nous marchons ensemble à petit pas pour construire des projets réalistes ni trop grands ni trop petits, des projets qui n'auront d'autre ambition que d'être au service des autres et de Dieu.

Ainsi, j'entends comme une parole qui me dit « Va avec la force que tu as, et moi Je serai avec Toi ! Va et agis pour un monde meilleur sans surestimer tes capacités. Ne crains pas de faire des petits pas pourvu que tu avances… »
Le regard dans les étoiles, mais aussi la tête sur les épaules pour pouvoir avancer malgré la boue qui colle aux pieds… »
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